Il faut sauver le marché San-daga : Restaurer n’est pas reconstruire !

Au moment où des débats enflammés sur le déboulonnage de statues coloniales fait rage au Sénégal et un peu partout dans le monde, il est urgent de ne pas céder au populisme mémoriel et à la confusion entre histoire et mémoire. Certes le temps est venu de décoloniser les pensées, mais il est aussi important d’arrêter d’essentialiser les cultures africaines. Il y a une lecture romantique fondée sur une fiction d’une culture africaine éternelle aux caractéristiques irrémédiablement figées. L’Afrique est comme tous les continents, un espace ouvert avec des expressions culturelles plurielles fécondées au cours de l’histoire par plusieurs apports internes et externes.

Le marché San-daga (marché des étrangers en langue mooré) dont la démolition-reconstruction serait prévue dans les jours à venir est l’expression d’un énième drame du patrimoine sénégalais. Pays de paradoxes, les gens sensés ont renoncé à comprendre comment les différents régimes politiques essaient de protéger les arts et les lettres dans un pays qui ne dispose ni d’une bibliothèque nationale, ni d’une maison des archives nationales et où l’on défigure les monuments publics à coup de bulldozers ?

Inauguré le 29 avril 1935, en présence de Monsieur Armand Angrand, maire de Dakar et de Monsieur Martine, Administrateur de la Circonscription, le marché est à l’origine un projet de la municipalité de Dakar. La carte postale ci-après qui montre un marché à ciel ouvert encadré par une rangé de petites boutiques est antérieur à la construction de l’édifice actuel de Sandaga.

Le type architectural du marché de Sandaga du type néo-soudano-sahélien est une synthèse de l’architecture de Tombouctou et du béton armé. Il s’agit là d’une symbiose et d’une rencontre. Le marché Kermel, situé quant à lui, à l’autre côté de la ville est d’inspiration mauresque. Il est une synthèse entre le Maghreb et l’Occident en terre africaine.

Ces deux marchés racontent l’histoire de la ville de Dakar. Les deux marchés, le premier destiné aux africains et le second aux européens, témoignent de la politique de distanciation sociale entre européens et africains du fait d’une politique sanitaire prônant la séparation des races pour prémunir les européens des risques sanitaires dont les africains sont réputés propagateurs. Cette mesure était doublée d’espaces non aedificandi entre la ville européenne (le plateau) et la ville indigène (la médina). Le camps militaire Lat Dior et Mangin à la périphérie de la ville européenne servent de sentinelles de surveillance de la mise à l’écart des indigènes par des cordons sanitaires en cas de besoin. Réservé aux non-européens, comme la médina, il garde la trace de la ségrégation raciale au cœur de la ville.

Classé dans le registre du patrimoine national, Sandaga ne peut et ne doit être rasé pour deux raisons. La première raison est que les textes législatifs et réglementaires l’interdisent et la seconde est que restauration n’est pas synonyme de reconstruction. Il y a des normes à respecter et des études préalables à conduire. A défaut de reconduire la fonction première dédiée à cet espace, le marché pourrait être transformé en musée agrémenté d’un espace vert. Cela mettrait fin au tout-béton et des espaces urbains arides et insalubres pour une architecture bio-climatique intégrée.

Les ministères de l’urbanisme et de la culture du Sénégal ont la mission de concevoir des politiques d’aménagement de l’espace public porteuses de sens. Cela passe par la mise en cohérence de l’espace et la protection des lieux de mémoire de sorte que les habitants se réapproprient leur environnement.

Créer par exemple des centres d’interprétation culturels où l’on donnerait à voir toutes les expressions culturelles du pays. Les concours d’architectures des bâtiments publics devront être conçus de sorte à s’adapter aux climats et aux référents culturels locaux.  La promotion des voutes nubiennes, le géo béton et différents styles d’habitats pourraient être envisagés afin de réduire bâtiments énergétivores et inadaptés. La plupart des modèles architecturaux sont circulaires et traduisent l’esprit communautaire de nos sociétés. Des études concluent à la nécessité de repenser les espaces de soin psychiatriques des africains à ce paradigme.

C’est par une bonne compréhension de la mémoire de la ville que nous pouvons mieux comprendre son histoire et restaurer les différentes polyphonies des courbes architecturales de la vieille cité cosmopolite. Gardons espoir qu’à son bicentenaire prévu dans moins de 4 décennies, la pierre pourra raconter l’histoire de Dakar et de son marché des étrangers.

Dr. Adama Aly PAM
Chef archiviste de l’UNESCO, ancien conservateur aux Archives du Sénégal
archeo1996@gmail.com

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